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Les riz sautés thaïlandais, typologies et logiques techniques

  • 6 févr.
  • 16 min de lecture

Riz sauté thaïlandais khao kluk kapi servi avec ses accompagnements traditionnels autour du riz
Khao kluk kapi, riz sauté thaïlandais à la pâte de crevettes, servi avec ses accompagnements, exemple d’un riz structuré pensé pour être mélangé à la dégustation.


Ce que recouvre réellement la notion de riz sauté en Thaïlande

Le riz sauté occupe une place singulière dans la cuisine thaïlandaise. À première vue, il semble s’agir d’une préparation simple, presque évidente, fondée sur deux éléments facilement identifiables : du riz et une technique de cuisson au wok. Cette lecture est toutefois insuffisante pour comprendre ce que recouvre réellement cette famille de plats.


En Thaïlande, un riz sauté ne se définit pas uniquement par la présence de riz cuit puis sauté. Il repose sur un ensemble de logiques techniques et gustatives relativement stables, qui structurent les recettes bien au delà de la liste des ingrédients. Contrairement à une idée répandue, le riz sauté n’est pas une préparation d’assemblage libre, ni une recette d’improvisation destinée à accommoder des restes. Il s’inscrit dans un répertoire culinaire codifié, où chaque choix, type de riz, assaisonnement, intensité aromatique, accompagnements éventuels, répond à une cohérence précise.


Cette cohérence n’empêche ni la diversité, ni l’adaptation. Les riz sautés existent sous de multiples formes, avec des ingrédients très variés, des profils gustatifs contrastés et des contextes de consommation différents. Pourtant, certaines recettes sont immédiatement reconnaissables, y compris lorsqu’elles diffèrent fortement dans leurs composants. Ce paradoxe apparent s’explique par l’existence de logiques communes, rarement formulées explicitement, mais profondément intégrées à la pratique culinaire.


L’objectif de cet article est précisément de rendre lisibles ces logiques. Il ne s’agit pas de proposer une liste exhaustive de recettes, ni une classification rigide, mais d’offrir une grille de lecture permettant de comprendre ce qui structure réellement les riz sautés thaïlandais, pourquoi certaines associations fonctionnent, pourquoi d’autres sont absentes, et en quoi cette famille de plats est bien plus organisée qu’elle n’y paraît au premier regard. Cette analyse s’inscrit dans la continuité de l’article consacré à la diversité des plats de nouilles et de riz dans la cuisine thaïlandaise, qui en pose le cadre technique et culturel général.


Ce qui fait qu’un riz sauté fonctionne

Si les recettes de riz sautés thaïlandais sont très diverses, elles reposent toutes sur une même réalité pratique. Le riz est déjà cuit. Tout se joue donc sur la manière et la vitesse avec lesquelles on le retravaille au wok.


Pourquoi utilise-t-on du riz de la veille ?

Après cuisson, le riz est gorgé d’eau. L’amidon qu’il contient, composé d’amylose et d’amylopectine, est alors dans un état dit gélatinisé. Tant que le riz est chaud, cette structure est très hydratée et donc fragile.


Lors du refroidissement puis du repos, en particulier au réfrigérateur, l’amidon subit un phénomène bien connu en science alimentaire, la rétrogradation de l’amidon. Les chaînes d’amylose se réorganisent partiellement, une partie de l’eau est relâchée, et le grain devient plus ferme, moins collant et plus stable.


C’est cet état du riz qui est recherché pour le riz sauté. Un riz reposé se détache mieux, supporte le mélange, casse moins facilement, et tolère un passage au wok un peu plus long sans se transformer.


En Thaïlande, l’usage du riz de la veille est aussi tout simplement pratique. On mange du riz tous les jours, il y en a presque toujours sous la main.


Peut-on faire un riz sauté avec du riz chaud ?

Oui, bien sûr. Quand il n’y a pas de riz de la veille, on ne renonce pas à faire un riz sauté. On le prépare avec du riz tout juste cuit. C’est une situation courante.


Dans ce cas, la logique change. Le riz est encore très humide et déjà chaud. Il ne s’agit plus de le travailler, mais simplement de l’enrober très rapidement avec les assaisonnements et les autres ingrédients.


Le geste doit être extrêmement rapide. On ne cherche pas à faire pénétrer les saveurs. On veut juste mélanger et servir. La texture obtenue est plus moelleuse, parfois recherchée volontairement. Tout repose alors sur la dextérité et la maîtrise du temps.


Il demeure que le riz chaud n'est pas recommandé dans le cas d'un riz sauté contenant du lait de coco ou des ingrédients très humides tels que de l'ananas. Cela rend l'excution non pas impossible mais plus compliquée et nécessite d'ajuster la technique.


La véritable contrainte du riz sauté, la rapidité d’exécution

C’est le point central, et le plus important à retenir. Dans un riz sauté, la contrainte principale n’est pas le type de riz ni le moment de sa cuisson, mais la rapidité d’exécution.


Le riz est déjà cuit à point. Il ne doit ni recuire, ni absorber longuement un assaisonnement, ni rester en contact prolongé avec des ingrédients contenant de l’eau, comme l’ananas ou certains légumes.


Contrairement à un plat comme le pad thaï, où les nouilles cuisent dans une sauce et s’imprègnent progressivement des saveurs, le riz sauté fonctionne sur une logique totalement différente. Il n’y a pas de cuisson dans la sauce. Il n’y a pas d’échange profond et prolongé de saveurs.


Le riz doit simplement être réchauffé et assaisonné par contact bref. Plus ce contact est court, plus la texture reste intacte. C’est pour cette raison que le riz de la veille est plus tolérant. Le riz chaud peut fonctionner parfaitement si l’exécution est très rapide et si les ingrédients s'y prêtent, donc peu humides.


Au fond, un riz sauté réussi est avant tout une question de timing.


Le cas à éviter absolument

Le cas le plus problématique est le riz cuit puis refroidi artificiellement pendant quelques heures. Dans cet état intermédiaire, le riz est encore très humide mais déjà collant. Il se sépare mal, se casse facilement et rend le riz sauté difficile à maîtriser.


En pratique, deux situations fonctionnent réellement :

  • un riz bien refroidi et reposé ;

  • un riz tout juste cuit et encore chaud.

L’entre deux est à éviter.


Quel riz utiliser pour un riz sauté ?

En pratique, n’importe quel riz blanc long grain non gluant convient.


Il n’existe pas de riz spécifique réservé au riz sauté. Le riz jasmin thaï peut parfaitement être utilisé. Son usage relève surtout d’un arbitrage économique et culturel. Certains estiment qu’il est dommage d’utiliser un riz très parfumé et plus cher dans un plat mélangé, d’autres n’y voient aucun inconvénient.


Le riz gluant, en revanche, ne se prête pas au riz sauté. Par nature, il est collant, forme des blocs en refroidissant et ne permet pas d’obtenir des grains séparés.


Les riz complets se prêtent-ils à la préparation de riz sautés ?

Des riz comme le riz brun, le riz rouge ou le riceberry peuvent techniquement être sautés. Leur grain reste relativement ferme et peu collant. Toutefois, ils sont peu courants dans la cuisine thaïlandaise du quotidien, plus chers et apportent des saveurs et des textures propres qui modifient l’équilibre du plat.


Le riz blanc reste donc la norme, car il est neutre, stable et laisse l’assaisonnement et les autres ingrédients s’exprimer pleinement. Lorsqu'on utilise des riz complets en riz sautés, il s'agit davantage de recettes contemporaines, que l'on trouve principalement dans les restaurants végétariens et végans et les restaurants de complexes sportifs par exemple.


Pourquoi les riz sautés ne sont pas des assemblages aléatoires d'ingrédients

Les riz sautés sont souvent perçus comme une catégorie uniforme. De fait, leur logique interne est peu lisible lorsqu’on ne connaît pas les codes de la cuisine thaïlandaise.


De l’extérieur, un riz sauté apparaît comme une base de riz à laquelle on ajoute une protéine et quelques légumes. Cette lecture est trompeuse. En cuisine thaïlandaise, on ne part pas d’une liste d’ingrédients pour les assembler librement. On part d’un équilibre recherché, puis on choisit des ingrédients capables de s’y intégrer.


C’est pour cette raison qu’une classification par ingrédients, ou par protéine principale, fonctionne mal. Un même riz peut être décliné avec du poulet, des crevettes ou du porc sans que cela change fondamentalement sa logique culinaire. À l’inverse, deux riz sautés contenant du poulet peuvent obéir à des logiques gustatives très différentes.


Le critère déterminant n’est donc ni la protéine, ni la région, mais l’harmonie des saveurs et des intensités.


L’équilibre gustatif comme critère structurant

Dans les riz sautés thaïlandais, ce qui structure une recette, c’est la saveur dominante et la manière dont les autres ingrédients viennent la soutenir, la compléter ou la tempérer.


On ne cherche pas seulement un équilibre aigre, doux et salé au sens large de la cuisine thaïlandaise. On cherche aussi un équilibre entre la protéine principale, les légumes, les herbes et l’intensité aromatique globale du plat.


Les ingrédients ne sont pas choisis indépendamment les uns des autres. Ils sont sélectionnés pour fonctionner ensemble dans une même famille gustative.


C’est cette logique qui explique pourquoi certaines associations sont évidentes et d’autres quasiment absentes. Par exemple, un produit délicat comme le crabe est généralement mis en valeur dans des riz sautés sobres, peu chargés en légumes et sans assaisonnements agressifs. À l’inverse, un riz sauté à dominante piquante appelle des protéines et des ingrédients capables de soutenir cette intensité, et non d’être écrasés par elle.


Ce raisonnement est rarement formulé explicitement, mais il est profondément intégré à la pratique culinaire.


Trois grandes familles de riz sautés

Sur cette base, il est possible d’identifier trois grandes familles de riz sautés, qui permettent de comprendre l’essentiel des recettes traditionnelles sans chercher à tout enfermer dans des catégories rigides.


Les riz sautés doux et équilibrés

Cette famille regroupe les riz sautés dont l’objectif est de mettre en valeur une protéine ou un ingrédient principal sans le masquer. L’assaisonnement est modéré, souvent centré sur de la sauce aux huîtres et de la sauce soja claire qui prolongent la douceur.


On trouve dans cette famille le riz sauté traditionnel, souvent appelé le riz thaï ou khao pad, ainsi que le riz sauté à l'ananas, khao pad sapparot. Sur ce dernier on reconnaît l'influence de la Plaine Centrale avec un goût marqué pour l'usage des fruits, et donc de la douceur, dans la cuisine du quotidien.


Les riz sautés doux et équilibrés n'ont pas forcément une identité moins marquée. Par exemple, le riz sauté à l'ananas est un plat très populaire, aussi bien en Thaïlande qu'à l'étranger, et sa recette est très codifiée. Cette famille comprend également des riz au goût très fin tels que le riz sauté au crabe, khao pad pu.


C'est également dans cette catégorie que l'on peut classer le riz sauté aux légumes, khao pad phak. Contrairement à ce que son nom pourrait laisser suggérer ce n'est pas un plat végétarien, car il contient généralement de la sauce aux huîtres, mais il s'agit d'un plat d'accompagnement, destiné à être consommé avec un plat principal basé sur la protéine. Souvent, ce plat principal ne contient pas de sauce, comme par exemple un simple poisson frit. Dans ce cas, on va volontiers rechercher un riz qui soit goûteux en tant que tel au lieu de simplement opter pour un riz blanc.


Les riz sautés piquants

Dans cette famille, le piquant devient un élément structurant du plat. Il ne s’agit plus seulement d’accompagner une protéine, mais de construire une saveur dominante autour d’une pâte de curry ou d’une pâte de piment.


Les ingrédients choisis doivent alors être capables de dialoguer avec cette intensité. Certaines recettes intègrent du lait ou de la crème de coco pour arrondir le piquant et apporter de la profondeur, sans chercher à adoucir totalement le plat. Là c'est typiquement le cas du riz sauté au poulet et au curry vert, khao pad kaeng khiao wan, qui reproduit vraiment tous les ingrédients du plat traditionnel, y compris le lait de coco, mais sous la forme d'un riz sauté.


Au-delà des pâtes de curry, nous trouvons également des riz basés sur des pâtes de piment plus ou moins relevées. C'est par exemple le cas du riz sauté à la pâte de piment rôtie, khao pad nam prik pao, qui en pratique est assez sucré. La pâte de piment étant sur une dominante sucrée et peu piquante, on rajoute des flocons de piment pour ajouter de la chaleur, du basilic thaï et du piment doux pour amener de la fraîcheur ainsi que des accompagnements qui vont apporter de l'acidité tels que du citron vert et de la tomate cerise. Cette recette illustre bien l'idée du dialogue entre des ingrédients qui vont se compléter.


Un exemple plus typiquement relevé est le khao pad nam prik long ruea, littéralement le riz sauté à la sauce piquante pour naviguer sur le fleuve. Il s'agit d'une recette ancienne de la Plaine Centrale, datant de l'époque où la navigation constituait un mode majeur de déplacement. Cette recette est particulièrement intéressante car elle présente un profil assez hybride. Elle relève clairement des riz sautés piquants mais la sauce piquante comprend de la pâte de crevettes fermentée et des crevettes sèches qui amènent une note salée très nette. Par ailleurs, ce riz est toujours servi avec du porc sucré ainsi que des œufs de canne salés, en accompagnement. On a ainsi un riz piquant avec un contraste de saveurs sucrées et salées, dans le cadre d'une recette très codifiée.


Nous allons retrouver ce profil quelque peu hybride avec d'autres riz à dominante salée.


Les riz sautés à dominante salée

La troisième famille repose sur des ingrédients au goût salé marqué, souvent issus de produits fermentés. Ces riz sautés ont une identité forte et ne cherchent pas la neutralité. Leur structure gustative impose souvent une autre manière de les consommer. Ils sont fréquemment accompagnés d’éléments destinés à équilibrer la salinité, comme des légumes frais, des herbes ou des ingrédients légèrement sucrés ou acides.


Ces riz sont moins diffusés hors de Thaïlande, non pas parce qu’ils sont marginaux, mais parce que leur logique gustative est plus déroutante pour des palais non familiers de ces équilibres. Deux exemples concrets, tous deux issus de la Plaine Centrale, illustrent parfaitement cette famille. Il s'agit d'une part du riz sauté au maquereau, khao kluk pla tu, et du riz sauté à la pâte de crevettes, khao kluk kapi.


Le sens du terme kluk dans les riz sautés

En thaï, kluk désigne l’action de mélanger de façon à incorporer les éléments entre eux. Dans des plats comme khao kluk kapi ou khao kluk pla tu, ce terme indique que le mélange n’est pas accessoire, mais fait partie de l’identité du plat. Le riz est travaillé avec un assaisonnement structurant lors de la préparation, puis pensé pour être recomposé à la dégustation avec les accompagnements. Le geste de mélange est ainsi constitutif du plat, et non une simple option au moment de le consommer. Dans le cas du riz au maquereau, les fillets de ce poisson sont frits, plus rarement grillés, et une partie sont émiettés afin d'être mélangés au riz lors du processus de cuisson. C'est une recette simple mais finalement assez codifiée où l'assaisonnement est effectué avec de la sauce poisson pour renforcer le côté iodé et donner des saveurs puissantes sur la base d'un nombre d'ingrédients limités. Ce riz incorpore des saveurs supplémentaires en accompagnement : filets de maquereau entiers, herbes fraîches, piments frais tranchés, échalotes finement tranchées et bien sûr citron vert. D'autres accompagnements courants sont la mangue verte râpée, l'œuf dur ou œuf au plat, les haricots kilomètre tranchés. On est vraiment sur une recherche non pas seulement de plat complet mais aussi de plat unique.


S'agissant du riz sauté à la pâte de crevettes, il s'agit d'un plat particulièrement apprécié des Thaïlandais et là aussi il s'agit d'un plat très codifié. Comme pour notre riz sauté au maquereau, les ingrédients de base du riz sauté sont simples et peu nombreux mais ils ont un goût puissant. Par contre, le khao kluk kapi va systématiquement comprendre de multiples accompagnements, y compris des piments forts tranchés, qui font partie intégrante du plat, car ils sont mélangés au moment de la dégustation.


On voit donc à travers cette famille de riz à dominante salée et celle qui précède, à savoir les riz à dominante piquante, qu'on est dans une logique de construction fort différente des riz doux qui sont les plus populaires à l'étranger et l'on commence ainsi à embrasser la diversité et la complexité d'une famille de plats à l'apparence toute simple, les riz sautés.


Le rôle des accompagnements dans les riz sautés thaïlandais

Dans la cuisine thaïlandaise, les accompagnements des riz sautés ne sont jamais décoratifs. Ils remplissent une fonction précise et participent pleinement à l’équilibre du plat.


Leur présence dépend directement du type de riz sauté et de sa logique gustative. Certains riz se suffisent à eux-mêmes, avec de simples compléments de fraîcheur. D’autres, au contraire, sont conçus dès l’origine pour être consommés avec un ensemble d’accompagnements.


Accompagnements et ajustement de l’équilibre

Dans le cas des riz sautés au goût doux et équilibré, les accompagnements sont souvent sobres et destinés à amener de la fraîcheur et relever l'ensemble. Le riz, volontairement modéré en intensité, laisse de la place à un assaisonnement ajouté au moment de la dégustation.


Les plus courants sont des quartiers de citron, qui apportent acidité et fraîcheur, des tranches de concombre, pour la fraîcheur et le croquant, une petite sauce à base de sauce poisson, piment et ail, parfois légèrement sucrée ou acidifiée. Cette sauce, ajoutée selon le goût de chacun, apporte une saveur plus directe, plus immédiate, qui vient réveiller un riz volontairement sobre. C’est aussi pour cette raison que de nombreux riz sautés ne contiennent pas de piment dans leur préparation. Le piquant est apporté à la demande, par l’accompagnement.


Dans ce cas, l’accompagnement ne modifie pas la structure du plat, mais lui ajoute un étage de complexité.


Les riz conçus pour être mangés avec des accompagnements

Certaines recettes de riz sautés sont, en revanche, pensées dès le départ comme des plats composés.


C’est le cas du khao pad nam prik long ruea, le riz à déguster lors de la navigation. Le riz sauté, assez piquant, n’est qu’un élément d’un ensemble beaucoup plus large et on le comprend parfaitement dans le contexte de création de ce plat : il est conçu pour être emporté donc il est pensé d'emblée comme un plat complet. Il est traditionnellement servi avec du porc sucré, de l'œuf de canne salé et des crudités comme les haricots kilomètres ou ailés et le concombre.


L’ensemble est très standardisé. Le plat ne se comprend pas sans ses accompagnements. En pratique, on mélange tout ou on alterne les bouchées, mais l’équilibre repose sur la coexistence de textures et de saveurs contrastées. On retrouve la même logique avec d'autres recettes moins connues comme le riz sauté à la façon du Nord, basé sur une sauce piquante et que l'on accompagne de couenne frite, de saucisse de Chiang Mai grillée et de crudités. Ces dernières vont ajouter de la fraîcheur à un ensemble par ailleurs fort riche.


Cette logique d'accompagnements faisant partie intégrante du plat s'exprime particulièrement avec le riz sauté à la pâte de crevettes, khao kluk kapi, que nous avons déjà évoqué. Le riz de base, sauté avec du sucre, de la pâte de crevette et des échalotes, est relativement simple dans sa structure. C’est l’ensemble des accompagnements qui construit le plat. On y trouve presque systématiquement du porc sucré, de la saucisse chinoise, une omelette tranchée très finement, des légumes frais comme les haricots kilomètres et l’échalote, des piments frais et souvent des petites crevettes sèches. Pour contrebalancer le caractère sucré salé de l’ensemble, on ajoute de la mangue verte râpée, qui apporte acidité et croquant. Ici, le riz n’est pas destiné à être consommé seul. Le plat est pensé comme un tout, et la dégustation repose sur le mélange ou l’alternance des éléments.


Quand on rentre dans le détail des riz sautés thaïlandais on voit que l'on s'éloigne de l'image du riz sauté très simple au goût doux, accompagné simplement de quelques tranches de concombre, de jus de citron et sauce poisson pimentée.


Portée et limites de cette grille de lecture

La typologie proposée dans cet article permet de comprendre et de structurer une grande partie des riz sautés thaïlandais. Dans la pratique, la majorité des recettes traditionnelles peuvent être rattachées à l’une de ces grandes familles, selon leur équilibre gustatif dominant.


Pour autant, il ne s’agit pas d’un cadre rigide ni d’une classification formelle au sens strict. Cette typologie doit être comprise comme une grille de lecture, et non comme une norme dans laquelle chaque recette devrait nécessairement entrer.


L’objectif de cette approche n’est donc pas de figer les recettes, mais d’aider à les comprendre. Elle permet d’identifier les grandes logiques à l’œuvre, de saisir pourquoi certaines associations fonctionnent et pourquoi d’autres sont rares, sans prétendre couvrir l’ensemble des variantes existantes.


Ce que nous souhaitons au fond mettre en évidence c'est que le riz sauté thaïlandais est bien autre chose que ce qu'il a l'air d'être de prime abord :

  • tout d'abord ce n'est jamais un mélange aléatoire d'ingrédients. Les saveurs et textures doivent se répondre. Les riz sautés appartiennent à un répertoire bien plus codifié qu'il n'y paraît ;

  • ensuite c'est un ensemble très divers, regroupant des recettes qui, sous une apparente simplicité, s'avèrent en définitive élaborées, avec une très belle profondeur de saveurs ;

  • enfin, et c'est sans doute le fait le plus surprenant pour les visiteurs du Royaume, nombre de riz sont naturellement piquants. Soit qu'ils soient basés sur une pâte de piments ou pâte de curry, soit qu'ils intègrent des piments frais dans la recette à part entière et non pas en simple accompagnement, comme nous le montre l'exemple du riz sauté à la pâte de crevettes, le khao kluk kapi.


Peut on adapter les riz sautés à une cuisine végétarienne ou végane ?

Les riz sautés se prêtent très bien à des adaptations végétariennes et véganes. Tout d'abord rappelons que tous les riz sautés sont majoritairement composés d'aliments végétaux et ensuite la logique du riz sauté repose avant tout sur l’équilibre gustatif, la rapidité d’exécution et la cohérence des ingrédients, bien plus que sur la présence d’une protéine animale spécifique.


L'adaptation sera différente selon le type de riz sauté. De nombreux riz sautés doux peuvent être adaptés en remplaçant la protéine animale par du tofu ou des champignons, à condition d’ajuster l’assaisonnement. Il faut toutefois être attentif aux sauces utilisées, certaines recettes traditionnelles contenant de la sauce aux huîtres ou de la sauce poisson, même lorsqu’aucune viande n’est présente. Dans ce cas, on remplace la sauce aux huîtres par de la sauce aux champignons, que l'on combine avec de la sauce soja. On peut réaliser la petite sauce poisson piquante servie en accompagnement à l'aide de sauce poisson végane.


Les riz sautés piquants se prêtent souvent encore mieux à une adaptation végane. Les pâtes de curry ou de piment apportent déjà une structure aromatique forte, ce qui permet de construire un plat cohérent sans protéine animale, à condition de maîtriser l’équilibre entre piquant, salinité et fraîcheur. Le riz sauté au tofu et curry rouge, contenant également du lait de coco, des légumes et des herbes fraîches illustre bien cette démarche de complémentarité des ingrédients pour créer un plat entièrement végétal, aux saveurs intenses.


En revanche, certains riz sautés à dominante salée, notamment ceux reposant sur des produits fermentés d’origine animale comme la pâte de crevettes, sont plus difficiles à adapter sans modifier profondément leur identité. Dans ces cas, on ne parle plus d’adaptation stricte, mais de réinterprétation.


Comme pour le pad thaï, la question n’est donc pas de savoir s’il est possible de faire un riz sauté végétarien ou végan, mais dans quelles conditions il reste cohérent avec la logique gustative du plat. Les riz sautés constituent une famille suffisamment vaste pour qu'il soit possible d'adapter des plats avec un minimum de compromis mais pourtant un excellent résultat sur le plan gustatif.


Pour aller plus loin autour du riz dans la cuisine thaïlandaise

Les riz sautés ne représentent qu’une partie de la richesse des plats de riz en Thaïlande. De nombreuses préparations reposent sur le riz comme élément structurant du plat, sans que celui ci soit sauté au wok. On trouve par exemple des plats où le riz sert de base à une composition complète, comme le riz au poulet à la façon de Hainan appelé khao man kai, le biryani thaï, appelé khao mok kai ou encore le riz aux herbes à la façon du Sud appelé Khao yam nam budu. Dans ces préparations, le plat n’existerait pas sans le riz, mais la logique technique et gustative est très différente de celle du riz sauté. Un article spécifique est consacré à ces plats de riz non sautés, pour celles et ceux qui souhaitent approfondir leur compréhension du rôle du riz dans la cuisine thaïlandaise au delà du wok.


Dans un autre registre, certains plats font appel au riz croustillant, utilisé comme élément de texture plutôt que comme base du plat. Ces préparations obéissent à d’autres logiques, que l’on retrouve également du côté des nouilles croustillantes. Un article dédié à ces techniques complète cette exploration.


Enfin, pour celles et ceux qui souhaitent aller plus loin dans la pratique, découvrez notre livre entièrement consacré aux plats de pad thaï, riz et nouilles.


Ces principes sont également abordés et mis en pratique lors de nos cours de cuisine à Koh Samui, où le travail du riz, du wok et des équilibres gustatifs fait partie intégrante de l’apprentissage.


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